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« Si c’était le Radeau de la Méduse, qui larguerait les amarres ? »
EVEPierre Debien associe la sculpture, la peinture, l’écrit ( travail en duo avec Annick Debien) pour laisser une grande liberté d’interprétation, les langages se nourrissant mutuellement et donnant libre cours à l’imaginaire à partir d’un canevas simple. On chemine dans l’installation en suivant l’histoire écrite par Annick Debien. Le texte est remis au public à l’entrée de la chapelle.
« SI C'ETAIT LE RADEAU DE LA MEDUSE, QUI LARGUERAIT LES AMARRES?"
Installation de Pierre DEBIEN
Ecrit de Annick DEBIEN
Entrez, passez sous l’arbre. Avancez jusqu’au radeau.
Le radeau, cela vous rappelle quelque chose…« le Radeau de la Méduse » immortalisé par le célèbre tableau de Géricault .
Mais vous êtes venus assister à un autre procès, et s’il vous rappelle celui du Radeau de la Méduse, il s’agit d’une autre histoire.
L’audience est publique. Prenez place sur les côtés, comme les 14 jurés accrochés aux murs. Vous écoutez le procureur :
« Je vous rappelle les faits: en août 2007, un radeau uniquement composé d’hommes avait été repéré dérivant depuis plusieurs semaines au large des côtes de Guérande. Il s’est échoué ici même le 1er septembre 2007, il y a tout juste un an. Il a été récupéré sur l’Ile Blanche des morceaux de petits rhinocéros, un seul est entier dans une cage dorée. Tous les hommes ont disparu. Sont restées sans réponses jusqu’à aujourd’hui les questions suivantes :
- les rhinocéros faisaient-ils partie du radeau ?
- sont-ils le résultat de phénomènes étranges survenus sur le radeau ou lors de l’échouage du radeau ?
- de quelle embarcation faisait partie le radeau ?
- qui a largué les amarres du radeau?
- Dieu, les hommes ou les femmes ? »
« - Dieu, levez-vous ! » clame le procureur. Personne ne répond.
Depuis longtemps Dieu est mort, mais l’idée du Paradis est toujours là , l’arbre en est témoin, Vous avez entendu parlé du Jardin d’Eden, de l’arbre de vie ou de l’arbre de la Connaissance. Dieu avait créé le Paradis, et Dieu avait fait l’homme à son image, parfait, d’abord Adam, puis après, ou en même temps Eve…
Déjà Dieu n’était pas clair, ou les hommes, ou les deux en même temps…Les avis avaient divergé dès le début…
Eve était-elle l’égale d’Adam ?
Puis Dieu, pour semer un peu plus la zizanie et se laver de toute responsabilité avait fait intervenir le serpent…
Ce fut lui qui apporta le mal en tendant la pomme à Eve…
Il est devenu le responsable, le malin, l’entremetteur, l’envoyé du diable, celui qu’on évite, celui qui hante les rêves et enfante les cauchemars…le serpent est damné, tout comme Eve porteuse de la faute, celle qui succombe à la tentation et transmet le mal…
Dieu avait chassé Adam et Eve du Paradis, il les avait largués tous les deux, il les avait rendus libres, Adam et Eve s’étaient embarqués seuls sur un même bateau.
Dieu était bien le premier responsable de la désertion du paradis et du début de l’histoire. Depuis Dieu est resté muet, un non-lieu a été décrété et il y a si longtemps qu’il y a prescription…
« - Que les hommes qui restent se lèvent ! » poursuit le procureur.
Personne ne répond.
Les derniers ont disparu il y a un an. Pendant des siècles ils avaient dirigé le bateau sur lequel ils s’étaient embarqués avec les femmes après avoir été chassés du paradis, mais peu à peu les femmes les avaient relayés, elles étaient montées à la barre, peu à peu les hommes avaient perdu toute initiative et tout pouvoir. Un jour, incapables de relever le défi, ils avaient préféré quitter le navire, monter sur ce radeau de fortune et larguer les amarres.
C’est ce radeau qu’on avait vu dériver, puis s’échouer avec personne à bord le 1er septembre 2007.
Les hommes étaient bien responsables de leur fin.
Malheureusement il n’en reste aucun pour témoigner.
« - Que les femmes se lèvent ! » lance pour finir le procureur.
Elles sont déjà debout, là -bas dans le chœur de la chapelle.
Vous croyez les reconnaître. Avec leur tête et leurs corps endiablés de serpents, elles vous rappellent les 3 Gorgones. L’une s’appelait Méduse…On a fait d’elles une image terrifiante. Leur pouvoir néfaste était connu et craint de tous : leurs yeux démesurés changeaient en pierre quiconque les fixait et puis depuis vous avez lu Freud et si vous êtes un homme, un frisson vous parcourt, vous avez peur de la castration.
Tout à coup vous êtes pris de panique aussi, mais vous ne fuirez pas interpellés que vous êtes par le mystère qu’elles portent en elles.
Ces femmes vous attirent autant qu’elles vous repoussent et tout à coup elles accèdent au sacré. Leur présence appelle le silence.
« - Nous jurons de dire toute la vérité. Oui, nous reconnaissons
n’avoir rien fait pour retenir les hommes sur le navire, nous reconnaissons même les avoir aidés à larguer les amarres du radeau. Nous sommes restées seules sur le navire et nous sommes arrivées sur l’Ile Blanche. Elle aurait pu s’appeler Lesbos, l’île qui avait il y a bien longtemps, recueilli la tête d’Orphée et dont les femmes seules avaient perpétué le chant.
Il y a un an, 9 hommes ont fait naufrage, 9 hommes aux yeux bleus comme la mer qui nous entoure, 9 hommes qui nous imploraient de les garder en vie. Ils auraient accepté tout de nous, même de devenir l’animal le plus repoussant de la terre. L’un d’eux suggéra qu’on les transforme en rhinocéros parce que comme ces animaux, ils sentaient que leur fin était proche, que bientôt ils iraient au musée comme spécimens de la force virile mais aveugle, toujours bardés d’attributs phalliques aujourd’hui désormais devenus sans objet. Nous avons accepté, et en huit jours la métamorphose fut terminée. Il ne restait que la couleur. Ils voulaient pour être plus vraisemblables, devenir kaki, mais nous n’avons pas accepté. Ils auraient trop ressemblé aux rhinocéros de Ionesco et rappelé de cruels souvenirs. Nous les voulions bleus pour rêver encore de leur superbe, nous les voulions de la couleur la plus immatérielle de la palette. Un seul a résisté à cette opération, les membres des autres ont explosé et se sont dispersés sur la grève. Un seul homme s’est mû en rhinocéros bleu.
Nous avons voulu prolonger le plaisir, nous lui avons fait les yeux du bleu des hommes qui s’étaient échoués. Nous lui avons fait une cage dorée. Vous le voyez, il est devenu un animal donquichottesque, anachronique avec sa corne d’or, dans un espace clos qui a troqué le temps pour un éternel présent. Nous chantons, dansons pour lui. Il nous entend. Il ne nous voit pas.
Nous attendons pour qu’il ouvre ses grands yeux qu’il croque la pomme que les serpents chaque jour lui tendent.
Alors peut-ĂŞtre une autre histoire pourra-t-elle commencer ?
Nous nous reconnaissons coupables d’avoir rompu l’ordre imposé par Dieu et les hommes. »
A vous de juger.
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