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« TANT QU’IL Y AURA DES ARBRES »

Histoire
« Tant qu’il y aura des arbres… »

Tant qu’il y aura des arbres…
Leurs branches seront terrains d’escalade,
Les boucs et les chèvres acrobates,
Et toi resquilleur d’étoiles.
Tu te souviendras de la chèvre Amalthée, la nourrice de Jupiter.
Par jeu, il lui arracha une corne.
Pour se faire pardonner,
Amalthée rejoignit les constellations célestes,
Et la Corne d’Abondance
Prodigua fleurs, fruits et pierreries
Aux nymphes du mont Ida.

Tant qu’il y aura des arbres…
Leurs feuilles seront musiciennes,
Leurs fleurs coloristes,
Et toi marionnettiste.
Ta jeunesse sera magicienne et le temps diablotin.
Sur l’écorce des arbres,
Tu graveras un nom.
Le passeur dira : « il a aimé ».
L’arbre saura que tu es passé.

Tant qu’il y aura des arbres…
Leurs fruits seront tentation,
Les abeilles butineuses,
Et toi voleur de bijoux.…..
Tu auras le souvenir du Jardin du Paradis
Et des plaisirs enclos,
Quand le féminin et le masculin portaient en symbiose la semence et le fruit,
Quand le monde était jardin des délices,
Et le temps sans mémoire.

Tant qu’il y aura des arbres…
Leur ombre sera source d’histoire,
Leur silence sempiternelle énigme,
Et toi affabulateur.
Le premier homme était Adam.
La première femme Lilith ou Eve.
On a oublié Lilith libre et indépendante.
On a retenu Eve dépendante et soumise.
Adam et Eve ont été chassés du Paradis.
Eve a porté la faute.

Tant qu’il y aura des arbres…
Le vent sera ritournelle,
Les espèces voyageuses,
Et toi séduisant voltigeur.
Les hommes n’auront pas oublié la culpabilité des femmes.
Les femmes n’auront pas oublié que l’histoire avait peut-être été falsifiée.

Tant qu’il y aura des arbres…
Le ciel sera lumière,
Les étoiles noctambules,
Les saisons maquilleuses.
Les femmes et les hommes chercheront encore
Adam et Eve et le Paradis.

Jusqu’à quand?

Et toi ?
Tu as métamorphosé Adam en rhinocéros.
Sa corne inutile a pris la couleur de l’or.
Solitaire, espèce en voie de disparition,
Il a pris le chemin du musée.

La nature s’est féminisée.
Tu as cloné Eve à l’infini sans mémoire.
Tu l’as faite vierge de tout passé.

Les femmes t’en sont-elles reconnaissantes ?

Le paradis s’est éventré.
C’est un gigantesque super-marché en libre service de choses inutiles.


Mais tant qu’il y aura des arbres,
Tu planteras encore dans la tĂŞte des hommes et des femmes
Des petits bouts de bois pour donner corps et visages,
Et je donnerai suite à l’histoire.

Tu te prendras pour une femme,
Tu monteras un cirque de fortune balisé de grotesques
Au milieu d’un terrain vague.

Tu te feras mère, tu joueras une berceuse yiddish,
Et du plus profond de la désespérance,
Tu tenteras l’espoir.

Sur le sable de l’arène,
Tu dessineras l’homme à la tête de rhinocéros
Et la femme à la tête de chèvre.

Leurs pieds et mains sont couverts de fleurs.
Ils ont goût de mélisse.
Et un soir, leurs yeux, on ne sait pourquoi,
Dansent et se fiancent aux étoiles
Comme les lianes sauvages à l’arbre bleui.
Dans leur transe, ils chevauchent la folie des dieux,
Et dans leurs rĂŞves, ils se prennent pour Jupiter.

Alors, tu fermes la main contre l’oreille,
Et quand elle prend forme de la corne perdue,
Ta bouche perle encore une goutte du lait de la chèvre Amalthée.

Annick Debien